C'est arrivé un vendredi soir, il y a de ça quelques années, dans le gymnase de l'Université du Québec à Chicoutimi. S'y trouvaient entre autres Luc, Béatrice, Jacques Côté, Jean-Jacques et Francine, évidemment. Odette, impliquée dans ce souper caritatif pour la Société du Cancer, s'était chargée d'une grande table qui accueillait près de vingt convives qu'elle avait elle-même recrutés et pour lesquels elle avait préparé une tourtière -que je n'ai pas encore oubliée- ainsi que d'autres mets et desserts. L'occasion était belle: aussi y étions-nous. Nous apportions notre vin.
Odette fait partie d'une chorale à Laterrière... Elle y avait rencontré un homme qui me connaissait: il m'avait enseigné dans ma jeunesse, avait été frère enseignant, un certain G. Quelque Chose. Les Gagné avaient même soupé chez lui quelque temps auparavant. Jean-Jacques m'avait prévenu:
-Ton vieux professeur y sera et... je ne serais pas surpris qu'il apporte son vin, car il en fabrique! Tu verras, il va t'en offrir.
J'étais debout, donc, pas très loin de la table qu'on nous avait assignée, quand se présente cet homme, septuagénaire avancé, que je ne reconnais pas du tout. Puis, soudainement, j'allume! et m'écrie:
-Mais, vous êtes le Frère F!
-Non, je suis G. Quelque Chose maintenant.
-Je ne vous ai jamais oublié, j'avais onze ans, suis allé vous voir à la bibliothèque du collège St-Edouard, vous m'avez prêté le Roman de Renart et ça a changé ma vie!
Le bon Frère sortit sa bouteille de vin de son sac et, comme prévu, me versa une coupe de vin de... cerises que je ne sus refuser. La concoction était imbuvable, mais je ne le fis pas voir...
Nous nous attablâmes donc -excuses-moi, McPherson, mais j'adore le passé simple- Jacques était à ma gauche, le Frère F. à ma droite, Luc en face du Frère, Fr. en face de moi, Béatrice à la droite de Francine, qui était devant moi, et Jean-Jacques un peu plus loin. La conversation allait bon train...
J'ouvris ma bouteille de Bordeaux, en versai une lisière à Fr., m'en versai un peu dans une deuxième coupe, tout en parlant à gauche et à droite. tout en buvant du vin de cerises et du Bordeaux... Mon Bordeaux était sublime, je le savais, car j'avais consulté avant de l'acheter. Le bon frère se penche vers moi:
-Claudio, puis-je goûter à ton vin? J'obligeai. Ça ne se refusait pas. L'homme avait changé ma vie! Quelques minutes plus tard, Jacques lui aussi faisait goûter de son bourgogne à notre ancien professeur. Pas longtemps après, c'était à nouveau à mon tour de lui payer une traite.
Pas longtemps plus tard, le bon Frère remplissait sa coupe lui-même à même ma bouteille. Quant à moi, parlant, jasant, je n'avais pas même pris la moitié de mon vin de cerises...
Arrive le moment du dessert. Francine n'a pas terminé sa coupe de Bordeaux. Je me dis:
-Je vais reprendre de mon Bordeaux...
Je détourne le regard quelque peu... Ma bouteille est vide, devant le bon Frère!
Je me retourne à gauche vers Jacques:
-Verses-moi un peu de vin, Jacques, ma bouteille est vide et je n'y ai pas goûté presque.
-La mienne est vide aussi! Ton ...sse de faux-frére me l'a tout bu!
Je fus pris d'une attaque de fou-rire. Tout le monde se demanda pourquoi. Je pensais au curé de Cucugnan, aux Trois Messes de Noël de Daudet, à toutes ces histoires de vin de messe dont, servants de messe, nous nous régalions.
Le souper prit fin. Mon convive de droite était "pompette" et bien davantage. Il disparut prestement. Sa conjointe ne semblait pas très contente. La seule bouteille qui resta à demi-pleine fut celle du vin de cerises! L'ancien bibliothécaire, de toute évidence, était un connaisseur!
Jean-Jacques et Luc arboraient leurs petits sourires moqueurs...
N'empêche que lire à onze ans le Roman de Renart a changé ma vie... Delhorno
vendredi 14 septembre 2007
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