jeudi 4 septembre 2008

GROS FILS

C'est le sobriquet qu'en 1960 on lui donnait à Grande-Baie. Sans doute parce qu'il paraissait plutôt dodu... C'est comme joueur de balle qu'il fit son entrée dans le monde des Delhorno: il évoluait pour les Yankees de Grande-Baie, équipe que nous de Port-Alfred haïssions, n'ayant jamais pu les battre. Gros-Fils se présentait au marbre l'air débonnaire, se déhanchait d'une manière dégingandée qui nous faisait sourire et... fendait l'air la plupart du temps. Mais il faisait partie de l'équipe et jouait à chaque match. La rumeur, entre les manches, susurrait qu'il avait l'oeil sur notre soeur, ce que nous ne manquions jamais de rapporter à celle-ci: il n'en fallait pas plus pour faire perdre contenance à la soeur des Delhorno. Ce soir-là, Gros-Fils s'élança et frappa un coup de circuit. C'est la dernière image qui m'est restée de Gros-Fils le joueur de balle.

Plusieurs années plus tard, Gros-Fils réapparut dans nos vies. Il avait acheté une espèce de dépanneur sur la rue Bagot à Bagotville: le restaurant Lucerne. Les voisins y achetaient des cigarettes, des barres de chocolat, des croustilles et du Coca-Cola. Rien qui pût rendre Paul Bocuse jaloux et envieux... Mais, nous connaissions mal Gros-Fils. Au fil des années, il agrandit le restaurant, acheta les maisons de droite et de gauche, fignola un menu à saveur baieriveraine: du steak en tranches, du rosbif, de la tourtière, des patates jaunes avec du porc rôti, de la tarte au sucre, du pouding au riz, et j'en passe. L'homme connaissait les faiblesses viscérales de son entourage. Il se mit aussi à offrir des déjeuners de type camp de bûcherons: oeufs, bacon, jambon, saucisse, patates rôties, pain de ménage, fèves au lard et mélasse. Le restaurant devint un rendez-vous pour les "pure-laine". C'était il y a vingt ans, vingt-cinq ans peut-
être. Le Lucerne, pour moi aussi, devint un incontournable. C'est ainsi que Gros-Fils, doucement, au fil des plats de tourtière et des bols de pouding au riz, rentra dans ma vie et que je pus le compter au nombre de mes amis. Il reste, Gibus, à nous entendre sur le sens du mot AMI... Car comme l'a si bien dit Sénèque: J'EN CONNNAIS PLUSIEURS QUI EURENT BEAUCOUP D'AMIS, MAIS A QUI L'AMITIE A MANQUE.

Suis donc allé luncher au Lucerne ce midi. Une espèce de spleen avait commencé d'envahir mon existence d'éclopé depuis l'aube. Le temps était venu d'un retour aux sources. C'était exactement la thérapeutique qu'il me fallait. Gros-Fils, plus dodu que jamais, -il explique avec force sourires que, restaurateur, il lui faut goûter à tout...- s'avança chaleureusement pour m'accueillir, s'informant de l'état de ma hanche, de mes projets d'avenir. Je n'étais pas seul, comme vous devez bien vous en douter, chers Gibus et McPherson. Elle était là. Nous nous attablons donc, et Gros-Fils s'attable avec nous.
-J'ai une crème de carottes qui n'est pas piquée des vers. Et mon rosbif est excellent.
Disant cela, il ressemblait à un jouisseur qui, n'eût été des conséquences pour sa santé, aurait bien voulu double-dîner. C'est donc ce que je commandai. La crème de carottes aurait rendu fou Bernard Loiseau... Je n'en ai jamais mangé d'aussi bonne. Le rosbif fondait dans la bouche. Les petits légumes étaient croustillants, juste à point, alors que la salade et la purée de patates frisaient le haut-de-gamme. Vint le temps du dessert.
-J'ai pour dessert un pouding au riz avec sucre à la crème et...
La serveuse n'eut point le loisir de terminer son offre! Dieu que ce pouding était délicieux, tant en lui-même que par les souvenirs de jeunesse qu'il réveillait dans nos mémoires.

Tout ce temps, Gros-Fils nous accompagnait, volubile, heureux. Il avait envoyé sa femme et sa fille à Londres et à Paris au début de l'été, ce dont il était très fier; sa fille commençait le CEGEP, brillante et intelligente.
-Un autre beau voyage t'attendra à la fin du CEGEP!
Il lui prêterait son jeep pour monter à Chicoutimi. L'été avait été bon. Il avait obtenu plusieurs beaux contrats qu'il avait rempli avec succès.

Nous nous laissâmes finalement. Au moment de payer à la caisse, Rénald Perron nous arrive! Un gars fin, avec lequel nous mettons le placotage à date. Rénald part pour l'Italie la semaine prochaine. Je lui souhaite le plus beau des voyages.

Je descendis péniblement le petit escalier qui donne sur la rue Bagot et, claudiquant vers la rue des Pins, où était garée mon auto, je ne pus que confesser que la vie, malgré tout, a ses petits bonheurs, tout simples, tout menus, mais dont il ne faut pas manquer de jouir... Un plat de pouding au riz, Gros-Fils dont le parcours, à partir de peu, m'a toujours intéressé et impressonné, Rénald, que je connais depuis presque cinquante ans, des souvenirs de tous acabits, Yvette Gagné, le coup de circuit de Gros-Fils, le pouding au riz de ma mère.

Delhorno

dimanche 31 août 2008

L'ACCIDENT

Allez savoir pourquoi! J'avais presque retrouvé ma forme de l'année d'avant. 2007 avait été un enfer, en raison d'une bursite achiléenne droite qui mit huit mois à guérir et me fit claudiquer tout ce temps.

Dimanche matin, le 27 juillet 2008. Vers les onze heures trente. Parti de Chicoutimi à vélo. Monté à Jonquière par le boulevard St-Paul et, à partir de là, par les pistes cyclables. Je craignais qu'il ne pleuve à nouveau, tellement il avait plu depuis six semaines. Rivière-au-Sable. Vers Kénogami le long de la rivière. J'entame alors le dernier droit: cette longue piste cyclable qui longe le boulevard Saguenay sur plusieurs kilomètres jusqu'à Chicoutimi. Je me sens bien... et j'en suis heureux, car mon père était déjà mort à mon âge, et il n'y a pas tant de sexagénaires coronariens qui peuvent se taper une escapade de quarante kilomètres sans ressentir quoi que ce soit. J'en remercie tous les dieux de l'Olympe.



A partir de l'Eglise de Kénogami, la piste cyclable descend en pente douce et est entrecoupée de rues transversales. Je me dis qu'il faut ralentir, au cas où... Oh! Juste là! Il y a cette petite crevasse qu'il me faut éviter! L'irréparable se produit! Ma roue avant se cabre vers la droite! Je m'envole par-dessus ma bécane et atterris sur l'asphalte de la piste. Ma hanche gauche absorbe le choc. Dieu que ça fait mal. Incapable de me relever, ce qui est une première dans mon existence. On s'attroupe autour de moi.

-Appellez une ambulance!

Les badauds pensent que j'ai été victime de défaillance cardiaque ou cérébrale.

-Non, leur dis-je, c'est un vulgaire accident de vélo!

J'appelle ma femme:

-Viens me rejoindre à l'Urgence de Jonquière: je crois que j'ai une fracture de la hanche.

-OK, j'arrive!



A ma demande, on m'emmène aux Urgences de Chicoutimi, car j'aurai besoin des soins d'un orthopédiste, et Jonquière n'en a pas. L'orthopédiste chicoutimien sous-estimera mon état:

-Ce n'est qu'une petite fracture du grand trochanter: pas besoin d'hospitaliser, tu pourras marcher dans quelques jours.

Par contre, l'urgentologue diagnostique l'ébauche d'un pneumothorax gauche... On me garde donc à l'hôpital pour m'observer. Trois jours d'enfer. Ma hanche fait mal, horriblement. Ma femme décide de me sortir de l'hôpital!

-Tu seras guéri dans quelques jours! Nous perdons notre temps dans cet hôpital!

Le lendemain, je devrai retourner à l'hôpital. Un autre orthopédiste a revu mes radiographies du dimanche en compagnie de ma soeur. Il suspecte une fracture plus grave...



Fracture intertrochantérienne de la hanche. Je serai opéré le dimanche trois août: enclouage du fémur. Voilà où j'en suis. Incapable de marcher sans marchette ou sans béquilles. Incapable de marcher avec une canne. Perte quasi totale d'autonomie. J'occupe mes journées à boiter d'un fauteuil à l'autre. N'ai rien raté des jeux de Pékin. Depuis quelques jours, il y a le US Open de tennis: ai vu tous les matches! Encore chanceux! Chanceux aussi qu'Elle s'occupe de moi...



On me dit que ces fractures guérissent très bien. Que je ne devrais pas souffrir de séquelles. Que je pourrai refaire du vélo.

Ce que je pense de tout cela? La vie d'infirme est fort monotone... Il faut être très fort mentalement pour réussir à faire quelque chose en dépit d'un handicap. Je pense aux athlètes des jeux paraolympiens... N'ai pu ni lire ni écrire ni jouer du saxophone à ce jour. Dommage par ailleurs que je sois en fin de carrière, car je serai, il me semble, un meilleur docteur dorénavant.



Pour la quatrième ou cinquième fois en dix ans, il y aura eu erreur médicale me concernant. De cela, je vous parlerai en tête à tête, chers Gibus et McPhee.

Delhorno



lundi 18 août 2008

LA PHARMACOPEE MATERNELLE

Elle aurait pu m'empoisonner que je n'y aurais vu que du feu... Le lien de confiance était tellement fort. La thérapeutique commença, nous sortions à peine du berceau, par le WAMPOLE. De l'huile de foie de morue. Panacée des enfants canadiens. Bourrée de vitamines et de bonnes affaires. Ce n'était pas buvable! Et Lulu ne manquait pas un tour: elle n'oubliait jamais. Elle perdit le contrôle quand nous débutâmes le Secondaire. Ce qui m'offensa le plus, c'est que les plus jeunes de la famille ne furent jamais soumis à ce régime satanique...
Quand l'année scolaire prenait fin, Lulu se lançait dans la thérapie PURGATIVE. Celle-ci débutait le soir-même de la fin de l'école. Il fallait vider le corps de toutes les cochonneries qu'y avait accumulé le collège St-Edouard. Nous nous couchions donc investis d'une concoction dont nous ne saurions jamais la composition. Le Purgatoire commençait le lendemain matin. Le Sénateur et le Scribe passaient l'avant-midi à courir vers les toilettes à la grande satisfaction de notre mère alchimiste, qui avait ainsi purifié ses fils de tant d'inepties et de platitudes. Encore une fois les plus jeunes ne furent jamais soumis à ces grands ménages annuels.

Le début des années soixante vit surgir l'EQUANIL, précurseur du Valium et de Dame Imovane. L'Equanil fit tout de suite partie de l'armentarium maternel. La fin de l'année scolaire était encore une fois le moment idéal d'attaquer le problème... Nous manquions de sommeil, les examens avaient été difficiles, une cure à l'Equanil s'avérait incontournable. Cette nuit-là, nous dormirions dix, douze, quatorze heures... Nous nous lèverions les yeux à peine ouverts et le sourire maternel indiquerait une satisfaction incommensurable.
Ce serait un bel été! Bourrés de vitamines, l'intestin plus net que net, le cerveau ne manquant plus de sommeil, nous irions au terrain de jeu sans manquer une seule journée...

Chère Lulu, j'ai souvent pensé, avec un petit sourire, à ta pharmacopée autoinventée, en suivant mes cours de médecine...

Delhorno

samedi 26 juillet 2008

NOUS NE L'AVIONS PAS CHOISI

Rien n'est jamais parfait...
Nous atterrîmes au Caire le samedi soir, en début de soirée. Fatigués. Mais remplis d'espoir. L'espérance des naïfs! Ceux qui pensent que tout va changer un jour, que la perfection va s'enclencher aussitôt que l'avion se garera, que les voyageurs auront passé les douanes!
Il n'était pas là! Je scrutai l'horizon à sa recherche. Pas le moindre signe. Nous nous mîmes à tourner en rond.
-Il viendra, pourtant! Notre avion n'était pas en retard!
-Excusez-moi! J'étais en train de travailler sur mon portable, je n'en avais pas eu le temps!

Il était là, le con, assis devant nous, les yeux rivés sur son ordinateur, alors qu'il dû les avoir rivés sur nous, ses ouailles des deux prochaines semaines! Son empressement à nous amener à la boutique hors-taxe m'apparut suspect.
-Venez vite, il n'y a pas de boisson nulle part en Egypte, nous sommes en pays musulman, si vous n'achetez pas tout de suite, vous n'auriez rien à boire de tout le voyage. Nous voilà partis courant derrière lui. Je ne comprenais pas son insistance à nous conseiller les boissons à acheter... Je sortis avec deux caisses de vingt-quatre, alors que je n'en voulais point, avec six bouteilles de vin français, le tout pour plus de cent euros.

Nous n'avions pas mangé.
-Allez par là, il y a un bon restaurant.
Le con! Allez vous débrouiller à 9 heures le soir dans le centre du Caire, mégapole surpeuplée, des autos à vous rendre fou, personne ou presque ne parlant l'arabe! Ce n'était pas si facile que ça de trouver ce foutu restaurant! C'est un touriste montréalais qui quittait le lendemain soir qui nous servit de guide.

Le lendemain, une heure de marche à pied pour nous rendre au Musée National. Alors que les taxis ne coûtent à peu près rien. Une heure de perdue, car il n'y avait pas grand'chose à voir en cours de route.

Il nous avait réservé des compartiments de Première Classe sur le train Le Caire-Assouan. Vous auriez dû voir ça! Les valises entrées, pas de place pour bouger, il nous fallait rester couchés. Douze heures de train, la nuit, rien à faire, rien à voir. L'avion aurait été tellement plus simple... Et nous aurions pu visiter Assouan davantage! Il fallait en sus transporter les caisses de bière et les bouteilles de vin!

Abu Simbel! A visiter! Mais y aller en avion, de grâce! Nous, nous y allâmes en train routier. Départ à 4 heures du matin. Des véhicules militaires devant et derrière. Dix heures de route aller-retour. Il n'y a rien à voir dans le désert égyptien. Que de temps perdu quand même.

Le voyage s'est terminé par 1500 kilomètres de mini-van dans le désert ouest-égyptien, où il n'y a à peu près rien à voir. Aucun contact avec la population. Il nous avait fait miroiter une baignade dans un lac, au coeur d'un oasis dont j'ai oublié le nom. J'avais apporté mon maillot! En pratique, nous nous soumîmes à un bain de pied au bout d'un tuyau d'irrigation: l'eau en sortait bruyamment, ralentissait à peine dans un abreuvoir à vaches sur les bords duquel nous étions assis pour nous baigner les pieds!

Ce soir-là, nous arrivâmes au Caire vers seize heures. Bien joué! que je me dis... Nous allons pouvoir nous laver, faire nos valises doucement, prendre une bière égyptienne, jaser et entamer un post-mortem. Le con! Le trafic est tel au Caire à cette heure que nous n'entrâmes à l'hôtel qu'à 19h30. A peine le temps de se doucher, de faire les valises! Il nous avait réservé une surprise, l'animal! Gracieuseté du Tour Operator! Nous prenions l'avion à 2 heures du matin, et il nous fallait être à l'aéroport deux heures d'avance. La surprise, c'était un souper nautique sur le Nil. Le bateau ne partait qu'à 22 heures! Peut-on s'imaginer quel beau souper nous fîmes, inquiets, car il ne nous restait aucune marge de manoeuvre en cas de retard. La bouffe n'était pas même inoubliable. Le spectacle? Un derviche tourneur qui acheva de nous affoler et une danseuse de baladi, comme nous en avons à Chicoutimi!

A 23h30, course folle en minivan dans Le Caire: d'abord aller reconduire le Con à son hôtel, ensuite autre virée vers l'aéroport pour arriver en temps. Le chauffeur semblait ignorer à quel aéroport nous devions aller! Et il ne parlait qu'arabe!

"Quand on est con, on est con!" Chanson de Brassens. Notre guide, que nous n'avions pas choisi. Il avait engraissé de 40 livres en trois ou quatre mois, de sorte qu'aucune de ses chemises ne lui faisait. On voyait la peau de son ventre entre les boutons. Il lui fallait du vin et de la bière tous les soirs: voilà pourquoi il nous en avait fait acheter! Il avait toujours faim: dès que les plats étaient posés sur la table, monsieur se servait comme un rapace, et il en reprenait! Il avait été l'instigateur de cette escapade désertique de trois jours, coupée d'un bain exotique dans un canal d'irrigation! Pourtant, nous n'avions pas tout vu à Assouan et à Louxor. Le pire? Nous n'intéressions pas Monsieur! Après quelques jours, c'est bel et bien ce que nous ressentîmes.

Il fallait voir l'avidité avec laquelle il accepta mon pourboire au moment de notre départ... On ne s'improvise pas guide touristique. Un pure-laine, guide du Club Aventure en Egypte? Ne parlant pas arabe. Aucune étude en égyptologie... Qui engraisse de 40 livres en trois mois. Qui double et triple dîne. A qui produits de la vigne et du houblon importent tant. Qui est le penseur d'une virée de 1500 kilomètre dans le désert égyptien en minivan. Qui fait autant d'erreurs de jugement. Ca m'apparait suspect! Le gars est venu régler un problème au pays des Pharaons, d'après moi. Ou, c'est un con.

Delhorno

lundi 14 juillet 2008

MES RIVIERES: LA RUPERT

5. LA RIVIERE RUPERT


Il serait inexact d'en parler comme d'une grande amie. Ne l'ai rencontrée qu'une fois. Mais, dans le cadre de ce projet d'écriture, elle est incontournable. J'apprendrais au fil des ans qu'elle vit au coeur d'un pays immense, la Jamésie, -néologisme, incontestablement, car jamais mes maîtres ne m'ont enseigné qu'un tel pays existât au Québec- c'est-à-dire le pays de la Baie de James. Mais, il fallait d'abord s'y rendre!

Partir de Chicoutimi, se rendre à Roberval et Saint-Félicien, aborder et traverser le Parc de Chibougamau, coucher dans Chibougamau même, le lendemain, reprendre la route du nord jusqu'au village cri de Mistissini, sis sur la rive sud-est du Grand Lac Mistassini. Nous ignorions complètement que des Cris vivaient là, qu'ils y étaient organisés. Le commis autochtone du pourvoyeur nous attendait. Je me souviens lui avoir demandé:
-Would you tell me where the toilet room is located?
-We do not go very much for toilets!

Il n'y avait pas de toilette. Il fallait aller dans le bois voisin, lequel heureusement n'était pas très loin. Il m'avait répondu d'un ton que j'avais trouvé condescendant, comme s'il avait voulu me transmettre un certain mépris pour les systèmes d'égoût des blancs... Je ne lui en tins pas rancune, mais je notai tout de même qu'à l'instar des blancs, ils avaient installé l'eau potable!

Un petit Cessna blanc, quatre passagers, nous attendait. Le pilote,un anglophone rompu aux escapades dans la brousse nordique, ne parlait que pour dire l'essentiel. Je lui demandai comment il vivait l'hiver. La question était d'importance, car l'été, -donc le tourisme et la pêche- ne dure que quelques semaines en ces latitudes. Il nous répondit qu'il s'occupait des Cris, allait les mener à cent, deux cent milles plus au nord, chasser l'orignal, ramenait les malades, souvent les carcasses d'orignaux aussi, leur apportait l'essentiel. Car il ne restait plus d'orignaux au pourtour du Grand Lac Mistassini. J'en fus étonné...

Survoler du sud au nord le Grand Lac Mistassini: une affaire de quarante-cinq minutes. Les Cris géraient le campement; mais le cuisinier était un québécois! Prestement, il nous offrit à dîner, car le guide s'affairait déjà sur les quais, prêt à nous amener pêcher. C'était l'été, fin-juin, mais nous nous doutions que ce serait du temps d'automne qui nous accueillerait sur le grand lac. Habits d'hiver, conséquemment. Heureusement!

Une heure et demie de navigation avant d'y arriver. Paysages suberbes, jamais vus. Le guide cri était debout, à côté du moteur, scrutant l'horizon, impassible. Pas un mot, pas un sourire. Soudainement, un cri:
-It is here!

Nos yeux s'écarquillèrent! C'était elle, la Rupert! Nous en fûmes éberlués, n'ayant jamais rien vu de tel, pas même à la télévision. Une masse d'eau vrombissante, descendant du grand lac en cascade, se fracassant contre des rochers énormes avec une violence inouïe. Pas un endroit pour amarrer la chaloupe. Il nous fallait pêcher à contre-courant, le nez de la verchère vers l'amont, pendant que le guide maintenait la vitesse du moteur au diapason de la vitesse du courant, de sorte que nous faisions du sur-place. Nous avions rêvé de belles grosses truites rouges... Nous ne prîmes que d'énormes brochets que nous nous empressâmes de remettre à l'eau. Nous pêchâmes la Rupert sur un ou deux kilomètres, le guide cri toujours imperturbable, laconique, sans même le plus petit des sourires. Ce fut trop vite l'heure du retour. Une autre heure et demie de chaloupe sur le Grand Lac Mistassini, des paysages à vous couper le souffle, pas moyen de se dire un mot, car le grondement du moteur rendait inutile la moindre conversation. Ce fut mon seul rendez-vous avec la Rupert. Je m'étais dit que j'y reviendrais un jour... Ce jour-là n'est jamais venu.

La Rupert. Un voyage de pêche manqué sur le plan halieutique, mais aussi le souvenir d'une amitié qui ne put survivre... Quelques mois plus tard, en effet, mon compagnon de pêche, qui était aussi mon voisin, s'en fut travailler chez Gaz Métro et fut transféré à Val d'Or et ensuite au bureau-chef à Montréal.
La Rupert. Quelques beaux souvenirs, dont celui-ci: un midi, sur l'une des nombreuses presqu'îles qui entourent le Grand Lac, un dîner à la Cri, sous le soleil bienveillant des grandeurs nordiques. Petit feu de camp apprêté en un tour de main par le guide, un poêlon de fer, du steak, du maïs en grain, du pain frais, un peu de beurre, du thé. Conversation tranquille, le guide, que nous avions fini par ensorceler. douceur de vivre. Une autre fois où je pus me dire que le bonheur ressemblait peut-être à cet instant.

Prochainement: LA SEINE

Delhorno

dimanche 13 juillet 2008

MES RIVIERES: LA SEINE

6. LA SEINE

J'ai su son existence dès l'âge de six ans: la chorale du collège Saint-Edouard,dont j'étais, par crainte de chanter faux, le choriste le plus discret, avait inscrit dans son répertoire une vieille chanson française, QUELLE HEURE EST-IL?, qui commençait ainsi: "de la Seine à la Garonne". A six ans, on ne se pose pas ces questions-là. Le vocable m'a pourtant poursuivi au fil des ans! C'est au Cours Classique que j'allumai: l'histoire de France, la littérature française. Immédiatement j'ai su qu'un jour nous nous rencontrerions. La première fois, c'est du haut de la tour Eiffel que je l'aperçus, en compagnie de mon collègue Battikha. Nous étions pressés, cependant, et je n'eus point le loisir de m'y attarder très longtemps. La deuxième fois, je la côtoyai de plus près, du haut de ses ponts; mais il y avait tant à voir qu'encore une fois je dus la quitter négligeamment. Elle devint mon amie par la suite, lors de deux visites subséquentes.
Car j'avais choisi tout à dessein un logement tout près. Des heures passées sur ses ponts, ses berges, à marcher, à contempler, à simplement respirer.

Pour que la Seine devienne ton amie, Gibus, il te faudra connaître un peu d'histoire. Savoir que l'Ile de la Cité et l'Ile Saint-Louis abritèrent les premiers habitants de Lutetia. Que Jules César la conquit, sans que ses habitants le combatissent. Que les Romains établirent un camp sur la Rive Gauche. Que la Sorbonne fut fondée au 13e siècle et tire son nom d'un certain Robert de Sorbon qui y avait fondé un collège. Que Paris a toujours été agitée au fil de ses rois, de ses petites et grandes révoltes. Que les rois de France ont légué à Paris un ensemble architectural époustouflant. Que la légende napoléonniene se fait sentir du cimetière du Père Lachaise jusqu'à l'Arc de Triomphe. Que Molière y a son quartier, autour de la Comédie Française. Que Victor Hugo résida à Place des
Vosges et que son domicile existe encore. Que la botte nazie mit Paris en tutelle en 1940 et que l'état-major allemand résidait à l'Hôtel Lutetia. Que l'Hôtel-Dieu de Paris existe depuis le 7e siècle et traite ses malades depuis sous le même nom. Qu'on a mis en évidence, en face du parvis de Notre-Dame, un site archéologique témoignant des tout débuts de l'implantation humaine à Paris. Que tu verras Le Penseur au musée Rodin. Que Paris est belle, finalement, et parle français. Qu'elle mange bien et boit encore mieux.

C'est à tout ça qu'il faut penser quand on arpente les alentours de la Seine. Chaque pas devient alors un pèlerinage, chaque coin de rue un chapitre d'histoire. Car il te faut, autour de la Seine, à Paris, marcher tout doucement, en regardant de tous les côtés. Dieu que j'ai regretté de n'avoir pas eu ni la chance ni le dessein d'y aller étudier.

Delhorno

MES RIVIERES: LA MISSISSIPI

4. La rivière Mississipi

Pas certain qu'elle ne soit qu'une rivière... Les Américains disent Mississipi RIVER. Il semble que l'anglais ne fasse pas de différence entre une rivière et un fleuve; tous deux sont RIVER. En ce qui concerne, le Mississipi serait plutôt un fleuve qu'une rivière. Mais bon... Elle avait été française, le savais-tu, Gibus. Relis ton histoire.

Plus grand fleuve des Etats-Unis, selon l'enseignement de mes maîtresses d'école. C'est tout ce que j'en savais. Jusqu'à la fin-juin 1971. J'arrivai cet après-midi-là, par l'autoroute 35, de Duluth et du Canada. C'était la canicule à Minneapolis: une senteur de maïs brûlé ne manquait pas de vous répugner. Nous étions fatigués. Chambre bas-de-gamme dans un Howard Johnson pour quelques jours. Il fallut tout de suite chercher un appartement, que nous dénichâmes, après essais et erreurs, dans le nord de la ville, sur Foss Road. Location de mobilier. Le lundi matin, je garais ma Datsun orange-brûlée sur le stationnement surélevé des University of Minnesota Hospitals. C'est alors, à ce moment exact, que je la vis. La MISSISSIPI RIVER. Elle me déconcerta quelque peu, par sa piètre largeur. Je l'avais imaginée plus spectaculaire, fourmillant de DELTA QUEEN, de barges et de remorqueurs. Rien de tout cela. Je la côtoyai durant les quinze mois suivants. Relations que je qualifierais de "routières", car je ne l'aperçus jamais que du haut de mon stationnement ou des ponts qu'il me fallait traverser.

Elle séparait Minneapolis de St-Paul. Je m'étais rendu là à cause de quelques hommes: Christian Barnard, première transplantation cardiaque, les frères Grondin, chirurgiens cardiaques à Montréal, Emile Bertho, le premier chirurgien cardiaque de Chicoutimi. Je m'aperçus bientôt que je n'avais pas l'étoffe d'un chirurgien cardiaque, que je ne savais pas l'anglais, que je ne pourrais pas demeurer là bien longtemps. Immersion douloureuse, sinon pénible, s'il en fut une...

Je dus, sous pression, apprendre l'anglais, en quelques mois. Les Américains de Minneapolis me montrèrent ensuite leur WAY, THE AMERICAN WAY, faire les choses rapidement, avec agressivité, "get things done", ce qu'on ne m'avait pas enseigné à Chicoutimi et Québec. Ils m'initièrent à ce traitement nouvelle vague, PARENTERAL HYPERALIMENTATION, à insérer les sondes sous-clavières nécessaires à l'instillation de ces nouveaux solutés. J'apprendrais à travailler fort, tout le temps, à négliger ma vie personnelle et celle de celle qui m'avait suivi par amour, et celle de mes enfants à venir, dans la poursuite d'une tâche prométhéenne... La maladie, en effet, est éternelle. Quand je revins au Québec, en octobre 1973, j'avais changé...

C'est sur la rive ouest du Mississipi, un samedi soir, le 5 août 1972, qu'il naquit, les cheveux tout noirs, l'air intelligent. Il fut tant aimé. Trop, peut-être? Mes frères, ma belle-soeur, vinrent "se virer", son parrain, notamment. Mes beaux-parents, aussi.

Minneapolis, ce fut aussi la rivière Minnetonka, Le Hennepin County, les rues Marquette et Jolliet, en l'honneur de ces français qui y vinrent les premiers. Marion Tallent, un collègue du South, qui avait enregistré un disque country à Nashville. Il voulait devenir chirurgien, mais il m'avait plutôt l'air d'un guitariste dixie... Bill Weintraub, le premier "New York Jew" que j'aie jamais rencontré, mais aussi le plus bel "enfant de c..." qui eût jusque là croisé ma vie. John Najarian, le grand chef, ex-footballer pour l'université de San Francico. Il s'adonnait à la transplantation rénale. Je fus capable de lui dire, d'homme à homme, que je retournais chez moi, en septembre 1972. Bart Cuderman, un de mes chef-résidents. Celui-là me ridiculisait parce que je parlais mal anglais. Je le recontrai quelques années plus tard dans un congrès: "I became a good surgeon in spite of you"... Dick Something, qui vint manger un soir chez nous; il voulait devenir urologue et s'établir à Sacramento, Californie. Ne l'ai jamais revu. Jean QuelqueChose, un Armoricain, qui avait épousé une chicoutimienne. Il faisait de la recherche dans les soubassements de l'hôpital. Il m'enseigna à surrénalectomiser des rats et m'introduisit à la chronobiologie. Sa vie prendrait une tangente marginale et on l'interdirait de pratique. Ironie du sort... Ce boucher de Green Bay, au Wisconsin... Je l'avais opéré d'une hernie inguinale. Il m'avait aimé. Lors de la visite de relance, il m'apporta un filet mignon long de deux pieds! Je n'avais jamais vu ça de ma vie. Jean-Claude Tremblay, le défenseur de Bagotville. Nous allâmes le voir jouer à deux reprises contre les North Stars. Les Gophers, aussi, l'équipe de football de l'Université du Minnesota. Un samedi après-midi. Non! Je n'ai rien vu d'autre! Si! Rochester, la Mayo Clinic, un dimanche. Mais rien de l'Iowa, ni des Dakota, à peu près rien du Wisconsin et du Michigan. Nous aurions pu, pourtant. Si seulement j'avais su...

Une nuit, -il venait à peine de naître- je m'endormirais sur l'autoroute en revenant du VA Hospital. J'aurais pu y laisser ma peau... L'autorité chirurgicale m'avait indiqué qu'ils ne me garderaient pas pour les années suivantes. Ca m'avait ulcéré. J'appelai Nicole Wells à Chicoutimi, lui précisai mon désarroi et mon désir de revenir chez moi. "Viens-t'en", qu'elle me dit.

Nous partîmes de Minneapolis un beau matin de septembre. Le soir-même, coucher à Kalamazoo, dans le Michigan. Ce fut ensuite Peterborough, chez la belle-soeur, et l'arrivée, le lendemain soir, au Saguenay. Je n'oublierai jamais le visage de Mutt, quand il le prit dans ses bras. Arrivé fauché à Minneapolis, je la quittai également fauché! La vie continua... Quelques mois plus tard, je sauverais d'une mort certaine un dénommé Jean Champigny: je simplement mis en pratique ce qu'on m'avait appris sur les bords du Mississipi, HYPERALIMENTATION.

Demain: La Rupert

Delhorno