L'année d'avant, elle avait dû se soumettre à un quadruple pontage aortocoronarien. Insuffisance cardiaque dans la période postopératoire immédiate. Ça n'avait pas été facile.
Ce matin d'hiver, elle avait rendez-vous chez sa coiffeuse. Octogénaire. Il n'y a pas d'âge pour soigner son allure... Il avait neigé, il avait plu, le chemin était glacé, la municipalité n'avait encore rien épandu... Arriva ce qui devait arriver. Elle perdit pied, chuta, ne put se relever: on appela une ambulance.
L'urgentologue lui annonça la mauvaise nouvelle: fracture de la hanche gauche, fracture du poignet droit. Elle fut opérée instamment. Tout se passa très bien.
Ce n'est qu'hier soir que j'appris son existence. Madame Doiron. L'orthopédiste m'appela. Je devais la voir urgemment. Elle avait mal au ventre. C'était nouveau. Ce n'était pas un mal de ventre ordinaire. Les lavements avaient été efficaces pourtant. Son ventre était ballonné, douloureux. Je n'en pensai pas grand'chose. Ça ne devait être qu'un gros intestin qui se remettait à fonctionner... La radiographie abdominale ne montrait pas d'anomalies.
Je m'amenai ce matin. Soins intensifs. Intensiviste au chevet. Elle avait fait un infarctus la veille. Oedème pulmonaire: râles sous-crépitants aux bases pulmonaires. J'examinai le ventre qui m'apparut anormal. Malgré deux énormes selles diarrhéiques, le ventre était encore ballonné, douloureux...
Il m'advint subitement que cet intestin, l'hémicolon droit, souffrait d'ischémie, que ceci annonçait un drame... car il n'était pas question de chirurgie abdominale en présence d'un infarctus aigu du myocarde, c'était signer un arrêt de mort. Je consignai mes impressions au dossier. Je parlai d'escompter un décès. L'intensiviste Lintao resta interloqué:
-Hopefully not!
Je ne sus que rétorquer.
C'est ainsi que les hommes meurent. On va chez sa coiffeuse pour avoir l'air "de monde". On n'a pas prévu que la ville n'a pas encore mis du sel sur le chemin glacé. S'ensuit une cascade inexorable: chute, fractures, chirurgie, complications. Ma grand'mère Mary est décédée en marchant à toute vapeur à Bagotville aider sa fille Margot qui allait accoucher. Mon grand'père François est décédé après avoir tiré sa vache: mon père, voyant qu'il avait peine à porter le seau de lait, avait laissé son sac de golf sur le tertre de départ pour lui donner un coup de main. Guillaume, mon autre grand'père, est mort subitement un soir de fête: on célébrait son départ à la retraite!
Tout de suite après la chute de madame Doiron, la municipalité épandit du sel sur le chemin allant au salon de coiffure...
Delhorno
mercredi 6 février 2008
ALBERIC
Comment peut-on s'appeler Alberic? Ce prénom nous faisait rire. Nous avions coutume de dire que son père, quand il se présenta au baptême de son fils, ayant dépassé sa dose confortable de gin, avait répondu au prêtre qui s'enquérait des prénoms de son fils:
-Albert-Hic!
Et cela nous faisait rire encore plus!
Il était quand même le meilleur ami de mon père. Avaient fait leur "jeunesse" ensemble. Albéric voyait la vie à travers des sourires et des éclats de rire, alors que mon paternel était plutôt ténébreux. Albéric avait commencé camionneur, puis était devenu propriétaire de machinerie lourde, puis, quelque temps, vendeur de véhicules Ford, finalement constructeur de routes. La vie fut généreuse pour lui jusqu'à ce dernier contrat... On ne sait exactement ce qui se passa. Il semble qu'Albéric et son fils Pierre -surtout celui-ci- oublièrent certains devis lors de la construction de la route des battures de Grand-Baie. Ingénieurs du gouvernement en beau maudit... Dépassement de coûts qui mena directement à la faillite de l'entreprise père et fils. N'avaient pas de filet de sécurité... Perdirent leur maison... L'ami de mon père fut alors atteint d'un accident vasculaire cérébral qui le laissa fort diminué: il finit ses jours hospitalisé, alité. Bien-être social... L'épouse, amie de ma mère, dut faire des mégages pour survivre. Amante de la dive bouteille... Négligea cette grosseur qui en bout de ligne grugea toute sa glande mammaire gauche... Je sais qu'elle est décédée.
Triste histoire... Pourtant, le plus beau souvenir que j'aie conservé d'Albéric, c'est celui d'un dimanche matin d'été. Il avait acheté un cheval, qu'il avait mis en pension chez un parent, cultivateur du rang St-Louis. Il nous avait invités ce dimanche matin, mon père, mon frère et moi. Pierre et Alain, les fils d'Albéric, étaient là aussi. Nous irions "essayer" le cheval!
Nous voici donc derrière la ferme. Le cheval n'est pas là! "Pégase est au vert", comme avait dit cent ans plus tôt Victor Hugo, au bout du trécarré. Il faut monter une forte colline pour accéder à ce paradis... Nous voilà donc partis. Quand on a huit, dix, onze ans, les distances nous semblent toujours plus longues qu'en réalité elles ne le sont. Surtout que nous avions hâte d'essayer le cheval. Nous arrivons finalement. La bête est magnifique! Albéric, qui est un néophyte, réussit à lui passer le licoul. Nous redescendons à la ferme où lselle et harnais nous attendent.
Tout s'est passé très vite. Moment d'inattention, inexpérience du néo-palefrenier, surpopulation du lieu? Toujours est-il que rendu en bas le cheval poussa un hennissement, fit un virage de cent quatre-vingts degrés et repartit au galop vers le trécarré, piaffant et hennissant. C'en était fait de notre leçon d'équitation, car il fallait retourner dîner à la maison.
Tout ce qu'Albéric trouva à dire fut:
-Maudit qu'y court ben!
Déclenchant ainsi l'hilarité de tout le monde, des gamins que nous étions.
Mon père -le ténébreux-ne put réprimer un sourire...
Delhorno
-Albert-Hic!
Et cela nous faisait rire encore plus!
Il était quand même le meilleur ami de mon père. Avaient fait leur "jeunesse" ensemble. Albéric voyait la vie à travers des sourires et des éclats de rire, alors que mon paternel était plutôt ténébreux. Albéric avait commencé camionneur, puis était devenu propriétaire de machinerie lourde, puis, quelque temps, vendeur de véhicules Ford, finalement constructeur de routes. La vie fut généreuse pour lui jusqu'à ce dernier contrat... On ne sait exactement ce qui se passa. Il semble qu'Albéric et son fils Pierre -surtout celui-ci- oublièrent certains devis lors de la construction de la route des battures de Grand-Baie. Ingénieurs du gouvernement en beau maudit... Dépassement de coûts qui mena directement à la faillite de l'entreprise père et fils. N'avaient pas de filet de sécurité... Perdirent leur maison... L'ami de mon père fut alors atteint d'un accident vasculaire cérébral qui le laissa fort diminué: il finit ses jours hospitalisé, alité. Bien-être social... L'épouse, amie de ma mère, dut faire des mégages pour survivre. Amante de la dive bouteille... Négligea cette grosseur qui en bout de ligne grugea toute sa glande mammaire gauche... Je sais qu'elle est décédée.
Triste histoire... Pourtant, le plus beau souvenir que j'aie conservé d'Albéric, c'est celui d'un dimanche matin d'été. Il avait acheté un cheval, qu'il avait mis en pension chez un parent, cultivateur du rang St-Louis. Il nous avait invités ce dimanche matin, mon père, mon frère et moi. Pierre et Alain, les fils d'Albéric, étaient là aussi. Nous irions "essayer" le cheval!
Nous voici donc derrière la ferme. Le cheval n'est pas là! "Pégase est au vert", comme avait dit cent ans plus tôt Victor Hugo, au bout du trécarré. Il faut monter une forte colline pour accéder à ce paradis... Nous voilà donc partis. Quand on a huit, dix, onze ans, les distances nous semblent toujours plus longues qu'en réalité elles ne le sont. Surtout que nous avions hâte d'essayer le cheval. Nous arrivons finalement. La bête est magnifique! Albéric, qui est un néophyte, réussit à lui passer le licoul. Nous redescendons à la ferme où lselle et harnais nous attendent.
Tout s'est passé très vite. Moment d'inattention, inexpérience du néo-palefrenier, surpopulation du lieu? Toujours est-il que rendu en bas le cheval poussa un hennissement, fit un virage de cent quatre-vingts degrés et repartit au galop vers le trécarré, piaffant et hennissant. C'en était fait de notre leçon d'équitation, car il fallait retourner dîner à la maison.
Tout ce qu'Albéric trouva à dire fut:
-Maudit qu'y court ben!
Déclenchant ainsi l'hilarité de tout le monde, des gamins que nous étions.
Mon père -le ténébreux-ne put réprimer un sourire...
Delhorno
mardi 5 février 2008
PAUL MEDERIC
C'était son nom de plume: Paul Médéric.
Il était un Tremblay "Médéric", d'où son nom de plume. Natif de Baie Saint-Paul. Il connaissait mes ancêtres, le Cap-aux-Corbeaux, l'histoire de la baie Saint-Paul. Paul origine de son prénom, Jean-Paul Tremblay. Prêtre. Fut mon professeur de philosophie au Séminaire. Ne l'ai jamais oublié. Une autre de mes idoles.
Au début des années soixante, il fondait les "Equipiers de saint Michel" au Séminaire. Ceux qui le suivirent jamais ne l'oublièrent! Chaque fin de juin, il les emmenait en France, à vélo, sur les routes de Normandie et de Bretagne. Ils ne l'oublièrent jamais. L'unique problème, l'abbé Jean-Paul était mauvais comptable et manquait toujours d'argent. L'équipée ne dura point, conséquemment.
Sur les hauteurs du Cap-aux-Corbeaux, il construisit un camp d'été où venaient se ressourcer les équipiers de saint Michel. Encore là, une idée brillante, mais elle ne lui survécut point.
Jean-Paul écrivait. Un des rares professeurs de quelque chose qui écrivît, au Québec, a fortiori au Saguenay. LOISIR ET LOISIRS, c'est de lui. Deux tomes. Il y prophétisait la société dans laquelle nous vivons maintenant: le monde de l'abondance, du plus facile, celui où nous est donné le LOISIR d'avoir des LOISIRS. Car l'OISIVETÉ est à proscrire! Il me demanda -j'étais président de mon conventum- d'écrire la préface du deuxième tome. Il put ainsi la corriger abondamment! Quant à moi, j'en fus quitte pour une bonne dose d'humilité. Mais quelle bonne idée que de faire écrire la préface de son livre par un des ses élèves!
Ce qu'on nous enseignait, à l'époque, durant le cours classique, c'était le THOMISME, la philosophie d'Aristote, des premiers penseurs de l'Eglise, commentée par le "Rocket" de l'Eglise Catholique, saint Thomas d'Aquin. En latin, il va sans dire. L'abbé Jean-Paul ne pouvait évidemment esquiver ce cursus. Ainsi fit-il plus que cela et bien davantage: il "éleva" le niveau de ses "élèves". Car il faut bien savoir qu'un élève est celui qu'on "surélève" à un niveau supérieur. JP nous indiqua, insidieusement, qu'on pensait autrement ailleurs. Il nous fit lire Jean Barois, le roman de Roger Martin du Gard, que je n'oublierai jamais. "Le bonheur réside dans une activité bien faite." Peu de maîtres ont ainsi le don de guider leurs élèves.
Le clou de l'année, ce fut la parution d'un ouvrage collectif, oeuvre des élèves de notre classe. Il s'y parlait de philosophie, de St-Ex à un québecois de Montréal "André Quelquechose", en passant par Platon, les Allemands, quelques Français. Merveilleuse initiative, dont je ne fus pas peu fier et que je me remémore volontiers. JP fut le dernier "Maître" qu'il me fut donné de suivre.. Pas étranger à ma décision de m'inscrire à la faculté de Philosophie. Mais là, je fus amèrement déçu. Les universitaires n'arrivaient pas à la taille de JP. C'étaient de vulgaires répétiteurs, des perroquets, pas des Maîtres.
Plusieurs années plus tard, notre Conventum se réunit à Chicoutimi. Je pus influencer le contenu des retrouvailles. J'organisai un cours magistral à l'ancienne, sous l'égide des deux professeurs qui avaient été mes Maîtres à penser: Jacques Tremblay, professeur de littérature française, et Jean-Paul Tremblay, professeur de philosophie. Ils n'avaient pas trop vieilli, nous donnèrent un bon spectacle. C'est moi qui reconduisit JP à l'autobus qui le ramena à Québec.
Quant à Jacques Tremblay, je le retrouvai un peu plus tard alors qu'il prenait une marche devant ma maison. Parle, parle, jase, jase, il devint mon ami et me fit l'honneur de me léguer les écrits qui avaient occupé sa retraite du CEGEP. La dernière fois que je le vis, il se remettait, sur l'étage de neurochirurgie, d'une intervention dévastatrice. JP mourut à Québec, alors que je travaillais trop fort à Chicoutimi. Les funérailles eurent lieu à Baie S-Paul. Trop fatigué, j'en fus absent. Je l'ai toujours regretté.
La vie, me semble-t-il, m'a donné cette chance d'avoir accès à des être exceptionnels, dont l'influence m'a accompagné tout le long. J'ai vu grandir mes enfants: il m'apparaît qu'eux n'ont pas eu la même veine. Me suis-je trompé?
Delhorno
Il était un Tremblay "Médéric", d'où son nom de plume. Natif de Baie Saint-Paul. Il connaissait mes ancêtres, le Cap-aux-Corbeaux, l'histoire de la baie Saint-Paul. Paul origine de son prénom, Jean-Paul Tremblay. Prêtre. Fut mon professeur de philosophie au Séminaire. Ne l'ai jamais oublié. Une autre de mes idoles.
Au début des années soixante, il fondait les "Equipiers de saint Michel" au Séminaire. Ceux qui le suivirent jamais ne l'oublièrent! Chaque fin de juin, il les emmenait en France, à vélo, sur les routes de Normandie et de Bretagne. Ils ne l'oublièrent jamais. L'unique problème, l'abbé Jean-Paul était mauvais comptable et manquait toujours d'argent. L'équipée ne dura point, conséquemment.
Sur les hauteurs du Cap-aux-Corbeaux, il construisit un camp d'été où venaient se ressourcer les équipiers de saint Michel. Encore là, une idée brillante, mais elle ne lui survécut point.
Jean-Paul écrivait. Un des rares professeurs de quelque chose qui écrivît, au Québec, a fortiori au Saguenay. LOISIR ET LOISIRS, c'est de lui. Deux tomes. Il y prophétisait la société dans laquelle nous vivons maintenant: le monde de l'abondance, du plus facile, celui où nous est donné le LOISIR d'avoir des LOISIRS. Car l'OISIVETÉ est à proscrire! Il me demanda -j'étais président de mon conventum- d'écrire la préface du deuxième tome. Il put ainsi la corriger abondamment! Quant à moi, j'en fus quitte pour une bonne dose d'humilité. Mais quelle bonne idée que de faire écrire la préface de son livre par un des ses élèves!
Ce qu'on nous enseignait, à l'époque, durant le cours classique, c'était le THOMISME, la philosophie d'Aristote, des premiers penseurs de l'Eglise, commentée par le "Rocket" de l'Eglise Catholique, saint Thomas d'Aquin. En latin, il va sans dire. L'abbé Jean-Paul ne pouvait évidemment esquiver ce cursus. Ainsi fit-il plus que cela et bien davantage: il "éleva" le niveau de ses "élèves". Car il faut bien savoir qu'un élève est celui qu'on "surélève" à un niveau supérieur. JP nous indiqua, insidieusement, qu'on pensait autrement ailleurs. Il nous fit lire Jean Barois, le roman de Roger Martin du Gard, que je n'oublierai jamais. "Le bonheur réside dans une activité bien faite." Peu de maîtres ont ainsi le don de guider leurs élèves.
Le clou de l'année, ce fut la parution d'un ouvrage collectif, oeuvre des élèves de notre classe. Il s'y parlait de philosophie, de St-Ex à un québecois de Montréal "André Quelquechose", en passant par Platon, les Allemands, quelques Français. Merveilleuse initiative, dont je ne fus pas peu fier et que je me remémore volontiers. JP fut le dernier "Maître" qu'il me fut donné de suivre.. Pas étranger à ma décision de m'inscrire à la faculté de Philosophie. Mais là, je fus amèrement déçu. Les universitaires n'arrivaient pas à la taille de JP. C'étaient de vulgaires répétiteurs, des perroquets, pas des Maîtres.
Plusieurs années plus tard, notre Conventum se réunit à Chicoutimi. Je pus influencer le contenu des retrouvailles. J'organisai un cours magistral à l'ancienne, sous l'égide des deux professeurs qui avaient été mes Maîtres à penser: Jacques Tremblay, professeur de littérature française, et Jean-Paul Tremblay, professeur de philosophie. Ils n'avaient pas trop vieilli, nous donnèrent un bon spectacle. C'est moi qui reconduisit JP à l'autobus qui le ramena à Québec.
Quant à Jacques Tremblay, je le retrouvai un peu plus tard alors qu'il prenait une marche devant ma maison. Parle, parle, jase, jase, il devint mon ami et me fit l'honneur de me léguer les écrits qui avaient occupé sa retraite du CEGEP. La dernière fois que je le vis, il se remettait, sur l'étage de neurochirurgie, d'une intervention dévastatrice. JP mourut à Québec, alors que je travaillais trop fort à Chicoutimi. Les funérailles eurent lieu à Baie S-Paul. Trop fatigué, j'en fus absent. Je l'ai toujours regretté.
La vie, me semble-t-il, m'a donné cette chance d'avoir accès à des être exceptionnels, dont l'influence m'a accompagné tout le long. J'ai vu grandir mes enfants: il m'apparaît qu'eux n'ont pas eu la même veine. Me suis-je trompé?
Delhorno
lundi 4 février 2008
BAIE DES CHALEURS
C'est le bout du monde. Pas de rue Sainte-Catherine, ici. Ni de Champs-Elysées. Pas même de rue Racine. Deux sortes de bipèdes, ici, les parlant Anglais et les parlant Français. Quand un Anglo se pointe, les Acadiens se mettent à parler Anglais; l'inverse n'arrive jamais. Une chose étonne cependant: les Acadiens semblent heureux, ils chantent et sourient en parlant. Alors que les Anglos me semblent tristes, songeurs. Leurs enfants sont partis vers le sud, leur pays passe aux mais de ceux qu'ils déportèrent en 1755.
Oui, je l'admets, j'ai tendance à juger "binairement", en blanc et noir. C'est peut-être plus gris ici que je ne l'ai écrit. Certains peintres tendent vers le flou. Ce n'est pas mon cas.
Face à Campbellton, il y a Pointe-à-la-Croix. C'est le Québec! La Baie-des-Chaleurs est le site de la dernière bataille de la France contre l'Angleterre en Amérique. Bataille perdue. Six ans après Evangéline. Que serait-il arrivé si le roi de France avait été plus intelligent, mieux conseillé, plus avisé?
L'Hôpital de Campbellton, qu'on aurait pensé unilingue anglophone, est rempli de francos et même de québecois! Qu'est-il en train de se passer ici? Un petit miracle? La déportation de ceux qui déportèrent?...
C'est ici le bout du monde. Petites gens, petit pays... mais on y vit, on y reste, et on y semble heureux! On construit comme ailleurs! J'y vis la même vie qu'à Chicoutimi... Pas besoin de vivre à Québec et Montréal pour être heureux...
Delhorno
Oui, je l'admets, j'ai tendance à juger "binairement", en blanc et noir. C'est peut-être plus gris ici que je ne l'ai écrit. Certains peintres tendent vers le flou. Ce n'est pas mon cas.
Face à Campbellton, il y a Pointe-à-la-Croix. C'est le Québec! La Baie-des-Chaleurs est le site de la dernière bataille de la France contre l'Angleterre en Amérique. Bataille perdue. Six ans après Evangéline. Que serait-il arrivé si le roi de France avait été plus intelligent, mieux conseillé, plus avisé?
L'Hôpital de Campbellton, qu'on aurait pensé unilingue anglophone, est rempli de francos et même de québecois! Qu'est-il en train de se passer ici? Un petit miracle? La déportation de ceux qui déportèrent?...
C'est ici le bout du monde. Petites gens, petit pays... mais on y vit, on y reste, et on y semble heureux! On construit comme ailleurs! J'y vis la même vie qu'à Chicoutimi... Pas besoin de vivre à Québec et Montréal pour être heureux...
Delhorno
dimanche 3 février 2008
RACHOIN
Toujours je me rappellerai de notre première rencontre. Il avait l'air d'un émir du désert de Jordanie. Je regardai minutieusement autour de lui, car il ne manquait que l'étalon arabe blanc. Politesse exquise, que je n'avais pas connue jusqu'alors. Parlait français avec l'accent libanais. Il portait des bas de soie, ce qui était inusité pour nous, les Pure-laine. Cheveux noir-corbeau, moustache à la Omar Sharif. Il serait mon patron pour l'année qui venait de débuter. Il devint mon ami et l'une de mes idoles. Pourquoi? Je n'avais jamais vu de chirurgien aussi habile depuis le début de mon entraînement. Mon échantillonnage n'était pas mince, pourtant! Chicoutimi, Québec, Montréal,Minneapolis, américains, anglais, québecois. Dès les premiers coups de ciseau que je le vis donner, je me dis qu'il me fallait absolument devenir l'alter ego de ce chirurgien libanais.
Cette année-là, je le vis en remontrer à tous les patrons de l'Hôtel-Dieu. Les opérations de Whipple ne l'intimidaient aucunement. Ni les shunts portocaves. Ni aucunes des opérations de chirurgie générale. Il était le roi d'une salle d'opération: ses résidents tournaient autour de lui comme une bande de pantins. Je me souviens d'une journée où ensemble nous pratiquâmes cinq cholécystectomies classiques, à l'ébahissement de nos patrons universitaires. A l'époque, dans les hôpitaux universitaires, faire deux cas par jour était déjà un exploit.
C'était la guerre au Liban alors. Khattar n'avait qu'un rêve: retourner chez lui. Il dut retarder un peu son retour. C'est ainsi qu'on le vit chirurgien à Roberval quelques mois en 1977. Je ne l'ai jamais revu. Si tu me demandes, Gibus, pourquoi j'ai "blogué" à son sujet aujourd'hui, je te répondrai très simplement: il fut le meilleur chirurgien qu'en trente-cinq ans j'aie pu observer. Khattar Rachoin.
Delhorno
Cette année-là, je le vis en remontrer à tous les patrons de l'Hôtel-Dieu. Les opérations de Whipple ne l'intimidaient aucunement. Ni les shunts portocaves. Ni aucunes des opérations de chirurgie générale. Il était le roi d'une salle d'opération: ses résidents tournaient autour de lui comme une bande de pantins. Je me souviens d'une journée où ensemble nous pratiquâmes cinq cholécystectomies classiques, à l'ébahissement de nos patrons universitaires. A l'époque, dans les hôpitaux universitaires, faire deux cas par jour était déjà un exploit.
C'était la guerre au Liban alors. Khattar n'avait qu'un rêve: retourner chez lui. Il dut retarder un peu son retour. C'est ainsi qu'on le vit chirurgien à Roberval quelques mois en 1977. Je ne l'ai jamais revu. Si tu me demandes, Gibus, pourquoi j'ai "blogué" à son sujet aujourd'hui, je te répondrai très simplement: il fut le meilleur chirurgien qu'en trente-cinq ans j'aie pu observer. Khattar Rachoin.
Delhorno
samedi 2 février 2008
L'INSOLITE
"Il ne faut pas refuser l'insolite quand il se présente." Agatha Christie.
Séville. Il y a quelques années. Hotel Derby. Obtenir des chambres dans cet hôtel avait été un cadeau du ciel. Un obscur comptoir de voyages à Malaga. Employé tout aussi obscur. Mais d'une gentillesse que je qualifierais de "baieriveraine".
-Intentamos ir à Sevilla la semana proxima. Puede usted aconsejar un hotel?
Il nous réserva trois chambres dans cet hotel du centre de Séville pour un prix presque dérisoire. J'écris "dérisoire" car ceux qui nous suivirent et s'essayèrent d'y trouver des chambres au même prix jamais ne le purent. Mais là n'est pas mon histoire.
Le lendemain matin de notre arrivée. Fr. désirait "ir de compras" au "Inglès Cortes" situé en face de l'hôtel. J'accompagne Fr. par principe. Un peu plus tard, nous convenons de nous séparer. Je désire aller au musée archéologique. Je sors du magasin. Héle un taxi. J'embarque.
-Conduisez-moi au musée arch... dis-je au "taxista", dont j'ai oublié le prénom maintenant.
Conversation plus ou moins banale. Je lui avoue mon grand intérêt pour Rome, l'Impériale.
-Seriez-vous intéressé à visiter le site archéologique de Hispanola?
J'hésitai, par crainte d'arnaque. Je me dis ensuite: Pourquoi pas?
Il survint que l'homme était vrai. Il avait passé son enfance sur le site d'Hispanola. Il savait donc de quoi il parlait. Nous traversâmes le fleuve dont j'ai oublié le nom et d'où partit Christophe Colomb lors de ses premiers voyages vers l'Amérique. Arrêt devant un endroit quelconque. Nous entrons. Ce fut dès lors un enchantement. La cité romaine était sise sur une esplanade. Une heure de pur enchantement. Les mosaïques, le forum, le cirque, les rues, les maisons, tout y était. Pourtant, les guides touristiques mentionnent à peine Hispanola...
Le chauffeur de taxi m'amena ensuite dans son barrio, où il y aurait fête le soir-même. Un grand chapiteau était monté. Il me présenta quelques voisins, des amis. Apéritif. Je parlais à peine espagnol alors. Il me ramena ensuite au musée.
Ce n'est que quelques années plus tard que, lisant les premières pages de l'autobiographie d'Agatha Christie, je notai cette petite confidence: "Il ne faut pas refuser l'insolite quand il se présente."
Delhorno
Séville. Il y a quelques années. Hotel Derby. Obtenir des chambres dans cet hôtel avait été un cadeau du ciel. Un obscur comptoir de voyages à Malaga. Employé tout aussi obscur. Mais d'une gentillesse que je qualifierais de "baieriveraine".
-Intentamos ir à Sevilla la semana proxima. Puede usted aconsejar un hotel?
Il nous réserva trois chambres dans cet hotel du centre de Séville pour un prix presque dérisoire. J'écris "dérisoire" car ceux qui nous suivirent et s'essayèrent d'y trouver des chambres au même prix jamais ne le purent. Mais là n'est pas mon histoire.
Le lendemain matin de notre arrivée. Fr. désirait "ir de compras" au "Inglès Cortes" situé en face de l'hôtel. J'accompagne Fr. par principe. Un peu plus tard, nous convenons de nous séparer. Je désire aller au musée archéologique. Je sors du magasin. Héle un taxi. J'embarque.
-Conduisez-moi au musée arch... dis-je au "taxista", dont j'ai oublié le prénom maintenant.
Conversation plus ou moins banale. Je lui avoue mon grand intérêt pour Rome, l'Impériale.
-Seriez-vous intéressé à visiter le site archéologique de Hispanola?
J'hésitai, par crainte d'arnaque. Je me dis ensuite: Pourquoi pas?
Il survint que l'homme était vrai. Il avait passé son enfance sur le site d'Hispanola. Il savait donc de quoi il parlait. Nous traversâmes le fleuve dont j'ai oublié le nom et d'où partit Christophe Colomb lors de ses premiers voyages vers l'Amérique. Arrêt devant un endroit quelconque. Nous entrons. Ce fut dès lors un enchantement. La cité romaine était sise sur une esplanade. Une heure de pur enchantement. Les mosaïques, le forum, le cirque, les rues, les maisons, tout y était. Pourtant, les guides touristiques mentionnent à peine Hispanola...
Le chauffeur de taxi m'amena ensuite dans son barrio, où il y aurait fête le soir-même. Un grand chapiteau était monté. Il me présenta quelques voisins, des amis. Apéritif. Je parlais à peine espagnol alors. Il me ramena ensuite au musée.
Ce n'est que quelques années plus tard que, lisant les premières pages de l'autobiographie d'Agatha Christie, je notai cette petite confidence: "Il ne faut pas refuser l'insolite quand il se présente."
Delhorno
vendredi 1 février 2008
DALHOUSIE
Je vous écris, cher Gibus, cher McPhee, de Campbellton, où je suis arrivé hier. Donc, Chicoutimi, Québec, Rivière-du-Loup, Edmunston, Saint-Quentin, Kedgwick et Campbellton. Aucun incident de parcours. Sommes en pays francophone. C'est à Grand Falls, dans la vallée de la rivière Saint-Jean, que le pays de l'Anglais commence. Ils parlent deux langages différents, mais leur vie est identique et leur destin inséparable. Je parle de l'Anglais et du Français, des hommes, de l'Homo Habilis. Ils font du papier, à partir des sapins et épinettes du Nouveau-Brunswick. Irving est l'homme fort, ici. A Dalhousie, cependant, c'est Bowater, et ils ferment aujourd'hui l'usine. Ce sont trois cent cinquante emplois directs qui s'envolent, sans compter les indirects. Des Anglos et des Francos. Catastrophe. La majorité des employés délestés sont des quadragénaires et des quinquagénaires difficilement recyclables... Maisons à payer ou à vendre... Dettes... Le papier se vend moins bien. Ce sont des électrons que Homo Mondialis lit maintenant. Et la mode, maintenant, c'est la fibre de l'Eucalyptus brésilien, moins dispendieuse, plus facilement renouvelable que celle de nos épinettes.
Ainsi va la vie... Les goélettes du Saint-Laurent ont disparu, victimes des bateaux de fer. Il nous faudra nous inventer de nouvelles manières de vivre. Plusieurs souffriront entretemps. Devront se relocaliser. Mon grand'père François vivait sur le Cap-aux-Corbeaux, près de Baie-St-Paul, d'où il avait vue sur l'Ile-aux-Coudres et le Grand Fleuve, sans doute le plus bel endroit au monde. Un "spot" METAPHYSIQUE, comme disait l'abbé Jean-Paul, mon vieux professeur de philosophie. Le hic, c'est que François et Mary y crevaient de faim... Ils quittèrent tout et mirent le cap sur Port-Alfred, où il était possible de vivre. Mon grand'père avait alors plus de cinquante ans. La maison du Cap-aux-Corbeaux a pourri sur pied. J'ai eu la chance que mon père m'en montre les vestiges dans les années cinquante. Les dérangements de la vie ont souvent des effets pervers... Le hasard a couplé l'arrivée à Port-Alfred de François à celle, à Bagotville, de Guillaume et Marie-Blanche, des québecois pure-laine que la Banque Nationale avait relocalisés au Saguenay, et qui furent les parents de ma mère Lucile. D'où ma venue sur cette terre.
C'est sans doute ce qui arrivera à plusieurs des familles de Dalhousie.
Delhorno
Ainsi va la vie... Les goélettes du Saint-Laurent ont disparu, victimes des bateaux de fer. Il nous faudra nous inventer de nouvelles manières de vivre. Plusieurs souffriront entretemps. Devront se relocaliser. Mon grand'père François vivait sur le Cap-aux-Corbeaux, près de Baie-St-Paul, d'où il avait vue sur l'Ile-aux-Coudres et le Grand Fleuve, sans doute le plus bel endroit au monde. Un "spot" METAPHYSIQUE, comme disait l'abbé Jean-Paul, mon vieux professeur de philosophie. Le hic, c'est que François et Mary y crevaient de faim... Ils quittèrent tout et mirent le cap sur Port-Alfred, où il était possible de vivre. Mon grand'père avait alors plus de cinquante ans. La maison du Cap-aux-Corbeaux a pourri sur pied. J'ai eu la chance que mon père m'en montre les vestiges dans les années cinquante. Les dérangements de la vie ont souvent des effets pervers... Le hasard a couplé l'arrivée à Port-Alfred de François à celle, à Bagotville, de Guillaume et Marie-Blanche, des québecois pure-laine que la Banque Nationale avait relocalisés au Saguenay, et qui furent les parents de ma mère Lucile. D'où ma venue sur cette terre.
C'est sans doute ce qui arrivera à plusieurs des familles de Dalhousie.
Delhorno
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